La Grande Guerre


Rue des cinq français

1914 : 

 

Le 02 août 1914, l'Ordre de Mobilisation générale met en émoi la France : la guerre a commencé. Ils sont plusieurs à Bailleulmont dont le devoir est de répondre à l'appel de la Patrie. À 24 ans, Oscar Desfontaines est de ceux-là. Affecté au 127eme Régiment d'Infanterie de Valenciennes, il s'embarque bientôt pour un voyage... sans retour. Le 05, le train dépose le régiment à Hannapes (02) où il cantonne jusqu'au 10 ; puis du 10 au 15, traverse par étapes les Ardennes pour gagner la Belgique aux abords de Dinant. La Belgique, où depuis plus d'une semaine les allemands progressent inexorablement vers l'ouest. La confrontation à lieu au matin du 23. À 02 heures, le 127eme reçoit l'ordre de quitter sa position pour se porter au-devant de Saint-Gérard. La bonne vingtaine de kilomètres est promptement couverte à pied. Le régiment cours à son baptême du feu. Il est 08 heures quand éclate la fusillade. Pour la première fois, l'ennemi est visible, posté là-bas, à quelques dizaines de mètres en lisière de bois. Ses canons grondent et s'en prennent violemment aux batteries françaises, avant de converger leurs tirs sur l'infanterie. Les hommes sont soudain pris sous un orage d'obus et de shrapnels. Vers 15 heures c'est le repli. Les premières lignes ont ordre de refluer vers l'arrière par échelons successifs, mais talonnés de près par les obus et la mitraille, ce mouvement difficile occasionne de lourdes pertes face à un adversaire plus nombreux. Quand à 19 heures les unités du 127eme se reforment à la sortie de Bioul, le constat à l'issue de ce premier combat est amer : le Commandant Vinvens est mort ; 2 autres officiers sont morts ; 160 soldats sont morts ou, blessés, sont tombés aux mains de l'ennemi ; 95 autres soldats et 3 officiers blessés ont pu être évacués.

 

Durement éprouvé, le régiment poursuit son mouvement de retraite vers Ermeton et s'endort quelques heures à l'abri d'un bois. À 04 heures 30, ordre est reçu d'organiser un barrage sur Mariembourg, afin de retarder la progression allemande. À 09 heures, le combat reprend, le bombardement recommence. Les "gros noirs" allemands déchirent le ciel et s'écrasent avec une violence inouïe, mais les français tiennent bon et parviennent avec leurs mitrailleuses, à contenir les hommes du Reserve-Grenadier-Regiment Nr. 100. Sa mission réussie, le 127eme se retire à 20 heures sous la protection d'une Compagnie du Génie et de deux Bataillons du 43eme RI, établis sur les hauteurs de Frasnes. Au cours de la journée, cinq français meurent sur la route de Nismes à Frasnes, fauchés par un seul obus. Les fossoyeurs qui viendront les enterrer là provisoirement, parviendront à identifier quatre d'entre-eux : le 2eme classe Jules Bray ; le 2eme classe Pierre Vanhove ; le 2eme classe Constant Van Deputte... et le 2eme classe Oscar Desfontaines.

 

En leur mémoire, la petite route qui va de Nismes à Frasnes s'appelle aujourd'hui... la "rue des cinq français".            


Sans jugement

Depuis les violents bombardements des 06, 07 et 08 octobre derniers, Arras a rejoint Reims au rang des villes martyres. Son beffroi cependant demeure encore debout, parmi les ruines et face aux assiégeants. Mercatel, Neuville-Vitasse, Beaurains, Tilloy, Fampoux, Neuville-Saint-Vaast, les batteries allemandes enserrent la ville mais ont, depuis plus de dix jours, fait taire leur fureur. Un calme relatif, qui au soir du 19, prélude à une nouvelle tragédie*.

 

Arthur Cathelain est né à Bailleulmont, il a 58 ans, exerce le métier de vannier et réside avec sa femme à Achicourt. Tous deux s'apprêtent sans doute à aller se coucher, quand deux gendarmes font irruption chez eux, procèdent à une perquisition sauvage à la recherche de preuves qu'ils ne trouveront pas. Qu'importe, ils décident sur le champ d'emmener le vieil homme, qu'ils soupçonnent d'intelligence avec l'ennemi ! Effectuant leur ronde, ils rendent-compte en effet de signaux lumineux aperçus à la fenêtre du grenier. Ils reviendront plus tard dans la nuit au domicile des Cathelain. "L"un des deux policiers", déclarera l'épouse, "me donna l'ordre de le suivre. Il monta dans le grenier avec la lampe à pétrole dont nous nous servions depuis 25 ans. Puis il commença à enlever les tuiles, les cassant même pour aller plus vite. Il remonta la mèche pour activer la flamme et balança la lampe par-dessus le toit. Je le regardais faire, me demandant ce que cela signifiait. Il cria "a t-on répondu ?". Et d'en bas j'entendis "oui". Je n'ai compris que plus tard, que j'avais été le jouet d'une épouvantable comédie."

Aucun témoin n'assiste à la scène. Le maire du village n'est pas sollicité pour faire part de quelconques renseignements sur la qualité morale ou civique de son administré et l'enquête de 1935, prouvera qu'aucun signal lumineux envoyé depuis cette maison, n'eut pu être vu des positions allemandes.

 

Le lendemain, Arthur Cathelain est amené à Wagnonlieu où une fosse, fraîchement creusée le long de la voie ferrée Arras-Saint-Pôl, l'attend. Il est fusillé sans jugement, sur ordre du général Anthoine, commandant la 20eme Division d'Infanterie en charge du secteur, tandis que le gendarme auteur de l'arrestation obtient décoration et prime, de celles, très officielles, qu'on offre à ceux qui arrêtent des espions !  


L'annonce de cette ignominieuse mise à mort suscita une vive émotion parmi l'entourage du vannier. Après-guerre, famille et concitoyens s'unirent pour réclamer la justice et la réhabilitation d'Arthur Cathelain. Celle-ci fut obtenue en cour d'appel de Douai, le 13 janvier 1935.

Une plaque commémorative accrochée sur le pignon de son ancienne demeure, rue Victor Hugo à Achicourt, rappelle ce fait de guerre peu glorieux.  

 

   * Le 20, les deux artilleries reprennent les bombardements intensifs. Le 21 à 11h15, le beffroi s'écroule. Le 23, Laurentine Noret (veuve

     Patte) née à Bailleulmont, est tuée sous les bombes dans sa 72eme année. 



Armand Viré, un spéléologue sur le front de l'Artois

1915 :

 

Avec le positionnement des troupes, le rôle de l'artillerie lourde gagne en importance. Les pièces allemandes dominent les nôtres par les dégâts qu'elles occasionnent. Les pertes sont nombreuses et les abris que le génie s'escrime à creuser, prennent des allures de tombeau.

Parmi les populations civiles locales, les plus anciens parlent de souterrains, "muches" ou "boves", qui offriraient de bien meilleurs refuges aux armées alliées... si seulement leurs entrées été encore connues !

 

Dans le but de localiser ces souterrains salvateurs, le colonel Vallentin, commandant la 175eme Brigade Territoriale, obtient du général Dumas l'autorisation de procéder à une expérience novatrice : l'emploi de la radiesthésie. Armand Viré, spéléologue, archéologue et préhistorien reconnu, est spécialement mobilisé à ses fins. Les deux hommes, assistés du sergent Aussaresses, sont initiés aux méthodes radio-telluriques des sourciers, avant de partir en mission.

La première partie de leur travail consiste en une recherche bibliographique. Le soir à la veillée, dans le parc du château de Basseux et sous le feu allemand, les rares ouvrages réquisitionnés mentionnant l'existence de souterrains sont épluchés. C'est au curé de Beaumetz-lès-Loges, l'abbé Hartmann, qu'ils doivent la plupart de ces documents.

 

Bailleulmont : " (...) un souterrain, qui existe encore, partait du château et aboutissait au puits d'un moulin en pierre situé entre Bailleulmont et Basseux..." (Harbaville) ; Bailleulval : " (...) souterrain entre le château de Bailleulmont et celui de Bailleulval..." (De Cardevaque).

 

Forts de ces informations, ils visitent quelques-unes des places recensées se trouvant à proximité du front. À Bailleulmont, la motte féodale semble bien renfermer plusieurs souterrains, quant à celui de Bailleulval, il n'est plus praticable que sur une quinzaine de mètres. On entreprend donc d'y sonder le sol, mais des ordres supérieurs mettent un terme aux travaux. Il est plus urgent de trouver refuge à proximité des premières lignes. Les profondeurs de Basseux, Rivière et Wailly révèlent alors de surprenant réseaux de tunnels et salles, qui contribuèrent à sauver ou améliorer la vie de nombreux soldats.


1916

   FÉVRIER :

 

03 février - de 11h30 à 13h30, Berles-au-Bois essuie le bombardement d'une centaine d'obus de calibres divers. Dans l'après-midi, les brigadiers téléphonistes Lanquetuit et Dauge, accompagnés du maître ouvrier en fer Lamour - appartenant tous trois au 11eme Régiment d'Artillerie de Campagne (8eme groupe) - sont dépêchés sur place pour réparer une ligne téléphonique endommagée. Le bombardement reprend tandis qu'ils sont occupés à remplir leur mission. Un obus les fauche vers 16h00.

 

Sur la carte postale ci-contre, un cortège d'artilleurs processionne vers l'inhumation du brigadier Alphonse Lanquetuit (ainsi, probablement, de celle de ses compagnons d'infortune) - Sa tombe, ornée d'une croix du Souvenir Français, est toujours présente dans le cimetière communal, aux côtés du carré britannique de la Commonwealth War Graves Commission.


1917

MARS :

 

05 mars - Bombardement

À 15h00,  Jeanne Briois (veuve Cailleret), âgée de 45 ans, meurt dans l'entrée de sa cave (12, rue d'en Bas), atteint au visage par un éclat d'obus.


Un vicaire dans les tranchées

Bailleulmont, Rosaire Crochetiere
Rosaire Crochetiere

1918 :

 

Isolée des autres sépultures militaires, la tombe du capitaine-abbé Rosaire Crochetiere se dresse discrètement entre deux imposants caveaux de familles au cimetière communal.

Seul aumônier canadien à être tombé pendant la guerre, sa mort intervient le 02 avril 1918 à la suite d'un bombardement de tranchée près de Mercatel. Soutenant ses ouailles jusqu'au cœur du combat, la mort du révérend Crochetiere affecta lourdement les hommes du 22eme Bataillon d'Infanterie Canadien-Français, où il servait depuis le mois d'août 1917. 

 

Le bataillon quitte la zone du front dès le lendemain, pour quelques jours de cantonnement à Bailleulmont. Au matin du 04, l'église du village est investie. Une messe funéraire est célébrée par le major-aumônier J. A. Fortier, assisté des abbés Letang et Wood. 

 

Alphonse Honoré, curé de la paroisse, s'opposa à l'idée d'inhumer le corps du capitaine-abbé dans un cimetière civil, estimant qu'il devait l'être dans un cimetière militaire. C'est finalement dans la chapelle de la Citadelle de Québec qu'il pourrait un jour être rapatrié ! Mais, ceci est une autre histoire...

 


"Shot at dawn"

Bailleulmont, albert ingham
"Poppies" du souvenir au pied de la tombe d'Albert Ingham

Au registre du cimetière anglais, il est mentionné que tous les soldats inhumés à Bailleulmont ont péri des suites de leurs blessures. Pour quatre d'entre-eux, ces "blessures" ont en réalité été infligées par les armes d'un peloton d'exécution. 307 soldats de l'armée britannique ont ainsi passé de vie à trépas, de façon tout à fait officieuse. Seule l'inscription "Shot at dawn" (fusillé de l'aube), gravée sur la tombe du jeune Albert Ingham révèle ces obscures pratiques du front. Elle fut inscrite à la demande de son père, suivie de la mention "L'un des premiers à s'engager. Un fils digne de son père" bien après la guerre, quand celui-ci appris la vérité sur la mort de son fils.

 

Albert Ingham est enterré aux côtés de son ami de toujours Alfred Longshaw, avec qui il travaillait pour les chemins de fer du Yorkshire. Ensemble ils s'étaient engagés. Ensembles ils ont combattu. Ensemble ils moururent. Ils désertèrent sur le front de la Somme et réussir à gagner le port de Dieppe en octobre 1916. Ils essayèrent de s'embarquer à bord d'un navire, habillés de vêtements civils, mais furent arrêtés puis passés devant une cour martiale. On les exécuta au matin du 01 décembre.

 

William Hunt et Benjamin O'Connell ont également été fusillés pour désertion, respectivement le 14 novembre 1916 et le 08 août 1918. Ils avaient 20 et 23 ans.

Bibliographie :

 

- BERGERON A. : Capitaine-Abbé Rosaire Crochetière, un vicaire dans les tranchées. Éditions Septentrion - 2002.

 

- GUILLOUARD E. : 3eme Bataillon du 84eme RIT (Somme, Doubs, Lorraine, Alsace) - Carnet de guerre.

 

- VIRÉ A. : Les souterrains refuges du Pas-de-Calais.

 

- VIRÉ A. : Notes de guerre. Préhistoire et archéologie dans les tranchées d'Artois en 1915.

 

- Guerre de 1914-1919 - Historique du 127eme Régiment d'Infanterie.

 

- Journal de guerre - 22eme Bataillon d'Infanterie Canadien. 

 

- Article in "Journal des Mutilés et Combattants Réformés et Blessés de Guerre" du 20 janvier 1935.

 

- Journaux de Marches et Opérations (11eme RAC ; 127eme RI).

 

- Article in "Le Réveil du Nord" du 23 octobre 1934.